Une espèce de fumée épaisse plane au dessus de la table, mais les convives ne remarquent rien. Ils se sont tous déplacés exprès pour cette représentation unique. Ils connaissent tous leur texte par coeur, le moindre mouvement, la moindre réplique, a été appris, enregistré et mémorisé. Aucune erreur ne sera tolérée.
Plastique.
Tout commence bien. Chacun prend place. Chacun réussit à faire durer l'effet de suspens. S'assira là s'assira pas... Les chaises raclent le sol, même elles surjouent leur rôle. On ne leur en voudra pas. Le spectacle peut d'ors et déjà commencer.
Plastique.
La fumée commence à s'épaissir mais personne ne remarque rien. Le jeu est lancé et plus rien ne peut l'arrêter. Chacun à son tour lance sa réplique. Fier d'avoir si bien joué il se retranche dans son coin quelques fractions de seconde, histoire d'admirer l'effet produit sur l'ensemble de l'assistance qui ne manque pas de lui renvoyer à son tour la réplique attendue. Pas un brin de poussière dans cette mécanique bien huilée. Pas un boulon qui se dévisse, pas un joint qui grince. Tout marche parfaitement.
Plastique.
Le repas continue, les plats s'enchaînent sans que nul ne fasse attention aux saveurs. Un petit se met à pleurer. La mère le gifle violemment : ce n'était pas prévu. Sous le choc le môme s'arrête, un vieux dans l'assistance sourit d'un air cynique. Le gamin regagne sa place sous les yeux outrées des convives. Finis ton assiette. Plat suivant.
Plastique.
Les rires fusent. Les comédiens commencent à fatiguer. Aucune improvisation n'est tolérée. Ils doivent à tout pris suivre le fil. Sans se rendre compte qu'ils finiront étranglés. Le texte se déroule sans imperfection aucune. Tout est nickel, tout est sans faille. Imperturbable aucun ne manque à son devoir.
Plastique.
Et toujours la fumée devient plus épaisse. A se demander comment ils peuvent encore se voir. Dans un coin, l'un d'eux comment à tousser. D'abord doucement, puis la toux se renforce. Personne ne voit rien. Ca ne fait pas parti du jeu. Alors il finira bien par se calmer.
Plastique.
Mais rien n'y fait. Ca ne passe. Il se tape dans le dos, se masse la gorge. Il crache bientôt des glaire brillante aux contours lisses. Plastique. Il s'étouffe. Rien n'y fait. Ca ne passe pas. La tablée indignée de ce perturbateur commence à se tourner vers lui. Mais quand cessera-t-il donc cette comédie? Plastique. Bientôt le silence se fait. On n'entend plus que le pauvre bougre qui tousse sans cesse. Toujours plus fort. On le dirait sur le point de vomir ces poumons. C'est à peine croyable.
Plastique.
Tout le monde fixe à présent. Mais personne ne fait rien. Il pleure maintenant. Il connaît la vérité : il sait ce qui va arriver à présent, et il sait que rien ni personne ne fera quoique ce soit pour l'empêcher. Ils prendront des airs attristés, puis recommenceront à manger. Et on trouver toujours quelqu'un pour dire que c'est la vie.
Plastique.
La toux se ralentit maintenant. Il ne trouve plus d'air à recracher. Lentement il s'affaisse, puis tombe au sol. Quelques soubresauts l'agitent encore. De vagues spasmes parcourent son corps à la recherche de la dernière parcelle de vie. Et puis, plus rien. Du plastique plein la bouche, la trachée, les poumons, les veines. La fumée toujours plus épaisse le cache aux yeux du monde. Il traîne là à terre sans que personne ne fasse quoique ce soit, comme il l'avait prévu. Il ne respirera plus et personne ne bronche. Ca ne rentre pas dans les cases. C'est la vie.
Plastique.
Et puis, les yeux retournent à leurs assiettes, et la conversation repart. Comme si de rien était. La fumée cache tout. Il n'y a rien à voir. Vieille carcasse deviendra poussière insignifiante avant le dessert.
Plastique...
Un spectacle de NsL, son blog, son cirque.